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Pas de bûcher sans fumée

Deux remarques critiques sur « Caliban et la sorcière, ou l’Histoire au bûcher » de Christophe Darmangeat & Yann Kindo


La récente recension de Christophe Darmangeat & Yann Kindo du livre de Silvia Federici, Caliban et la sorcière s'emploie à en démonter méthodiquement les approximations, les mensonges et les raisonnements si peu vrais qu'ils n'en deviennent, comme disait l'autre, « même pas faux ». Le plaisir rare que l'on peut éprouver à la lecture de cette recension apparaît d'autant plus fondé et moins gratuit qu'il fait aussi des malheureux, comme cet ami qui, ayant lu le compte-rendu avant le livre, m'écrit qu'il se maudit maintenant de l'avoir acheté. Federici apparaît aujourd'hui comme une des rares chercheuses qui propose une analyse de l'histoire à la fois marxiste et féministe ; son livre, largement diffusé dans les milieux anarchistes « autonomes », avait donc tout pour plaire à qui veut articuler ces deux points de vue, souvent présentés comme inconciliables, voire contradictoires.

Cependant, pour réjouissante qu'elle soit, toutes les idées exprimées dans la recension de Darmangeat et Kindo ne m'ont pas convaincu ; et j'aimerais prendre quelques minutes pour tenter de préciser cette déception d'arrière-plan, qui repose essentiellement sur deux passages conclusifs du deuxième billet. Le premier concerne le développement des forces productives chez Marx, l'autre sur les causes de l'attraction politique exercée par Federici sur son lectorat. Je m'en tiendrai à ces deux remarques critiques, sans doute trop générales relativement à la somme faramineuse de textes qui traitent des questions que je m'apprête à soulever. D'avance pardon aux auteurs pour les gros sabots et les caricatures. Tout lecteur/trice est bien évidemment le/la bienvenu/e pour contester ou rectifier les développements suivants.

1 – La thèse marxiste selon laquelle le développement des forces productive est une condition à l'émergence d'une société égalitaire (post-capitaliste) est beaucoup plus fragile que les auteurs ne le laissent entendre

 Examen général de la thèse

Après Marx, les auteurs défendent en effet « l’idée, mille fois développée et illustrée, [selon laquelle] le capitalisme, par la grande industrie, l’avancée des techniques et des sciences, la création du marché mondial, la concentration et l’internationalisation de la production, a pour la première fois dans l’histoire humaine jeté les bases d’une société égalitaire (…) ». Ce qui me gêne ici (et ce à plus d'un titre), c'est que je ne connais pas de société égalitaire post-capitaliste : il n'en a jamais existé à ma connaissance. Le développement des forces productives que permet le capitalisme n'est donc pas une condition suffisante à l'avènement d'une société égalitaire. A moins qu'il ne faille entendre la thèse de Marx de manière moins stricte, à savoir que le développement des forces productives n'a pas encore atteint un stade suffisant, ou que cette condition n'est pas à elle seule suffisante. (A noter que cette condition est d'emblée posée comme nécessaire, puisqu'il est nécessaire de passer par le stade capitaliste pour entrer dans le stade post-capitaliste, fût-il communiste, si l'on admet que le développement des forces productives est inhérent au capitalisme.) Mais alors le problème reste le même : les conditions dont parle Marx ne sont pas effectivement réalisées.

Or comment savoir si un phénomène A est bien la condition d'un phénomène B, sans que ni A ni B ne soient advenus ? Prenons un exemple : si on m'affirme que l'eau peut entrer dans un état jusqu'alors inconnu ; que pour ce faire il suffit de réaliser tel protocole ; mais que malheureusement ce protocole reste trop complexe pour être déjà mis au point, n'y-t-il pas de quoi rester sceptique quant à l'affirmation de cette personne ? N'y a-t-il pas lieu, en tout cas, de ne pas la trouver évidente ? D'ailleurs, la seule impossibilité d'observer le phénomène dont on étudie les conditions (ici l'avènement d'un communisme post-capitaliste) devrait suffire à conduire au scepticisme... le même que j'adopte personnellement face aux supposés exercices spirituels permettant l'accès à la vie meilleure après la mort promise par la plupart des religions.

Examen d'une objection probable


Peut-être les auteurs me répondront-ils qu'il faut voir la révolution bolchevique comme un exemple tangible de révolution communiste post-capitaliste ; et qu'ils placent au centre de leur analyse historique le développement des forces productives. Je vois au moins trois manières de contester cette objection.

La première concerne la définition de la « révolution bolchevique » : quelle période historique, quelles mesures prises par le pouvoir bolchevique faut-il retenir ou retirer pour qualifier cette révolution d'égalitaire et de communiste ? Un tel tri, qui a beaucoup occupé les esprits en cette année de commémoration, ne compromet-il pas la force de l'objection ? Je le crains.

Deuxièmement, quelle place exacte accorder au développement des forces productives dans l'analyse causale de l'avènement de la « révolution bolchevique » ? N'étant pas spécialiste de la période, j'éviterai de me prononcer sur la question, mais rappelle tout de même que les ouvriers représentaient une part dérisoire de la population active russe de l'époque ; ainsi, même si l'on acceptait de qualifier d'un bloc la « révolution bolchevique » de révolution communiste, ce simple fait devrait invalider la thèse du développement des forces productives comme condition suffisante, bien sûr, mais aussi nécessaire, puisqu'elle semble s'en être exemptée, à l'avènement du communisme.

Enfin, troisièmement, même si l'on parvenait à surmonter ces deux premières contre-objections, c'est l'administration de la preuve qui me paraît la plus fragile : pour être en droit d'accorder à un phénomène une place centrale dans un mécanisme causal, à savoir ici pour induire d'une analyse de la seule révolution bolchevique que la condition du développement des forces productives est belle et bien essentielle, il faut pouvoir s'appuyer sur une comparaison d'autres événements similaires rendant plausible la formulation d'une hypothèse abstraite qui s'émancipe en théorie des conditions historiques particulières rendant observables ce mécanisme historique général. Or je ne connais pas de telle démonstration ; et j'ose croire que les auteurs ne me contrediront pas si j'affirme qu'il n'en existe rigoureusement pas. D'ailleurs, malgré la certitude qui s'exprime dans le passage commenté ici, peut-être en font-ils l'aveu lorsqu'ils qualifient l'affirmation marxiste d'« idée maintes fois développée et illustrée » plutôt que d'hypothèse plausible ou démontrée.

2 – La thèse défendue par les auteurs selon laquelle la cause du succès du livre de Federici repose sur un renoncement contemporain à la militance communiste révolutionnaire repose plus sur un jugement de valeur que sur des faits

La seconde idée qui me paraît contestable, et qui a été d'ailleurs largement contestée par des lecteurs sur la mur Facebook de Christophe Darmangeat, est celle exprimée dans la conclusion du deuxième billet et résumée en ces termes sur Facebook : « Nous disons simplement qu'on est moins à contre-courant en militant sur le terrain du féminisme qu'en militant sur celui du communisme révolutionnaire (c'est-à-dire, du communisme dont du féminisme - désolé pour le barbarisme). » Cette phrase a été l'occasion de procès d'intention de lecteurs qui ont prêté aux auteurs un mépris des mouvements féministes actuels. Cette réaction n'a pas été la mienne, mais le dialogue de sourds qui s'en est suivi – ce qui est certes fréquent sur Facebook – m'a interrogé. A y regarder de plus près, je pense que l'énoncé de Christophe Darmangeat pose deux types de problèmes.

D'abord, tout simplement, comment juger de ce qui est « à contre-courant » ? Un tel jugement présuppose l'identification collective d'un groupe majoritaire (ou plus fort), contre lequel le sujet du jugement serait minoritaire (ou moins fort). Or, sans autre précision, qui nous dit qu'une telle théorie sociale n'est pas créée de toute pièce, juste pour l'occasion, par celui qui l'emploie ? Tout un chacun semble pouvoir s'en saisir sans espoir aucun de référer aux mêmes groupes (majoritaire et minoritaire) ni aux mêmes forces censées les opposer, si aucune instruction complémentaire ne l'accompagne. Certes, ailleurs dans l'échange Facebook, pour illustrer ce qu'ils entendent par la militance communiste révolutionnaire, les auteurs font référence, mais de manière allusive, au parti politique Lutte ouvrière, sans illustrer ce qu'ils entendent par le féminisme en dehors de ce parti. Mais, malgré ces précisions, le flou persiste sur ce que signifie être « à contre-courant », ainsi que le caractère ad hoc du cadre théorique dans lequel une telle propriété peut prendre sens.

Mais c'est en fait la fonction-même de cette assertion qui me pose problème, et qui continuerait à me poser problème même si la question des conditions de vérité du prédicat « être à contre-courant » était résolue. En effet, le jugement, peu factuel, selon lequel le communisme révolutionnaire (tel que les auteurs l'entendent) serait davantage « à contre-courant » que le féminisme s'exprimant à travers la communauté des lecteurs de Federici ne vise pas seulement, ou plutôt, ne vise pas prioritairement à proposer une explication du petit phénomène de mode produit autour de son livre. Il vise aussi évidemment, voire surtout, à disqualifier politiquement le féminisme qui ne serait pas « universaliste » (je cite à nouveau les auteurs), tel que le définit le communisme révolutionnaire.

Je ne souhaite pas réduire ici la pensée des auteurs en sous-entendant qu'ils ne seraient pas capables de développer d'autres arguments en faveur d'un féminisme « universaliste » qu'ils ne font ici qu'évoquer. Mon but n'est pas non plus de me prononcer sur cette position, à laquelle je ne suis pas hostile a priori et qu'il m'est même arrivé de défendre. Ce qu'il me semble en revanche important de relever, c'est l'idée, somme toute étonnante et très contestable, selon laquelle « être à contre-courant » pourrait tout bonnement être un argument politique. Or en quoi l'état d'isolement politique serait-il l'indice d'une vérité politique, le signe d'une bonne stratégie ? Je vois malheureusement beaucoup de contre-exemples à l'argument du contre-courant... Je crois y reconnaître, pour ma part, le parfum mystique du saint ou le cri agonisant du martyre, appelant à suivre leur exemple politique. Dieu sait pourtant si l'attitude religieuse n'est pas en odeur de sainteté dans la maison des communistes révolutionnaires !

Conclusion

De la même manière que les auteurs ignorent largement les critiques (du « progrès » technique, écologistes, ou anti-universalistes) qui sont souvent faites, à tort ou à raison, aux thèses défendues par les auteurs et commentées ici, j'ai préféré en rester à la critique interne, à la simple surface logique de deux énoncés, relativement indépendante des faits ou d'un positionnement sur la stratégie politique défendue par les auteurs.

S'il fallait résumer en une phrase le problème que soulève selon moi leur texte, je dirais qu'il réside dans la suspension du scepticisme, si présent lorsqu'il s'agit de critiquer le très critiquable livre de Federici, si absent lorsqu'il s'agit de justifier leur stratégie politique. Discrètement, la critique des faits et des théories laisse place au ton d'évidence, aux hyperboles des « idée mille fois établie ». Imperceptiblement, l'autorité scientifique, chèrement achetée auprès d'un lecteur alors conquis, étend son domaine aux jugements mal fondés et aux stratégies politiques.

Entendons-nous bien, il ne s'agit pas d'affirmer que la démarche scientifique n'a rien de politique ; ni que la science ne peut rien pour la politique ; ou de rejeter en bloc le marxisme scientifique. Le problème réside selon moi dans le fait que le transfert d'autorité de la critique scientifique vers la stratégie politique ne soit pas clairement discuté.

On pourrait retourner ainsi à Darmangeat et Kindo la critique qu'ils portent à Federici, en se risquant à la généraliser : les scientifiques « engagés » ont tendance à s'illusionner sur le fondement scientifique des stratégies politiques qu'ils défendent. Le carburant politique de Silvia Federici, le ravage d'une critique scientifique de Christophe Darmangeat et Yann Kindo, ne sont certes pas faits du même bois ; mais ils dégagent la même fumée – noire ou rouge, obscure ou lumineuse, aveuglante toujours.

Commentaires

  1. Bon, puisqu'on m'appelle... Me voilà, et je vais essayer d'aller droit au but. Pour commencer par la fin, je pense qu'il y a une différence décisive entre faire des raisonnements – éventuellement discutables, et qui peuvent être donc discutés – sur la base de faits considérés honnêtement, et travestir les faits pour raconter ce qu'on a envie.

    Ensuite, je ne sais pas qui a jamais pu dire qu'il suffisait que les forces productives se développent pour qu'on passe à une société socialiste, mais ce n'est sûrement pas Marx qui, toute sa vie, a activement milité dans le mouvement ouvrier socialiste au lieu d'attendre que le capitalisme tombe de lui-même tel un fruit mûr. Marx expliquait que le capitalisme avait créé les conditions d'une société communiste mondiale - et que, parmi ces conditions, il y avait l'existence du prolétariat, seule classe n'exploitant personne et possédant la force collective d'arracher à la bourgeoisie son pouvoir politique et économique.

    Alors, évidemment, le communisme ne s'est réalisé nulle part, sinon nous ne serions pas là à en discuter. Personne n'a certes la preuve que Marx avait raison, pas même les marxistes. Mais si on est révolté par l'injustice et la barbarie du capitalisme, sur quoi mise-t-on ? Sur quelles forces sociales s'appuie-t-on ? Jusqu'à preuve du contraire, les voies alternatives (déjà nombreuses à l'époque de Marx) n'ont guère fait leurs preuves non plus. Et pendant ce temps, le capitalisme a continué à s'internationaliser, tout en polarisant la société toujours davantage entre possédants et exploités, broyant la petite bourgeoisie propriétaire en qui maints courants voyaient la porteuse du socialisme de l'avenir (et, en fait, du passé).

    Alors, sur ce point, je ne peux faire mieux que de citer Trotsky, qui écrivait déjà en 1938 : « Les uns découvrent l'inconsistance du marxisme, les autres proclament la faillite du bolchevisme. Les uns font retomber sur la doctrine révolutionnaire la responsabilité des erreurs et des crimes de ceux qui l'ont trahie; les autres maudissent la médecine, parce qu'elle n'assure pas une guérison immédiate et miraculeuse. Les plus audacieux promettent de découvrir une panacée et, en attendant, recommandent d'arrêter la lutte des classes. De nombreux prophètes de la nouvelle morale se disposent à régénérer le mouvement ouvrier à l'aide d'une homéopathie éthique. La majorité de ces apôtres ont réussi à devenir eux-mêmes des invalides moraux avant même de descendre sur le champ de bataille. Ainsi, sous l'apparence de "nouvelles voies", on ne propose au prolétariat que de vieilles recettes, enterrées depuis longtemps dans les archives du socialisme d'avant Marx. »

    En ce qui concerne le féminisme, je serai plus bref. Pour commencer, ce que nous avons écrit n'engage en rien Lutte Ouvrière, même si nous nous réclamons (ce n'est pas un secret) de cette organisation. Donc, discutons de ce que nous avons écrit, et laissons LO en dehors de tout cela. Ensuite, et sur le fond, je voudrais bien qu'on m'explique ce que serait un féminisme qui aurait un autre objectif que l'abolition des genres.

    Amitiés

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  2. Merci Christophe pour ta réponse... qui, tu l'imagines, ne me satisfait pas beaucoup, dans la mesure où les points que je soulève n'y sont pas vraiment abordés. Je vais essayer de te répondre dans l'ordre :

    Sur l'honnêteté et la malhonnêteté intellectuelles : la perspective de mon billet n'était pas de vous mettre dans le même sac que Federici de ce point de vue ; vous n'avez pas besoin de moi à vrai dire pour marquer vos différences. Elle était d'insister sur un point commun, celui de l'aveuglement (relatif, j'en conviens) sur le fondement scientifique des stratégies politiques que les scientifiques défendent.

    Sur ta phrase : "Ensuite, je ne sais pas qui a jamais pu dire qu'il suffisait que les forces productives se développent pour qu'on passe à une société socialiste, mais ce n'est sûrement pas Marx..." Ce n'était pas mon propos de prêter à Marx l'idée selon laquelle le développement des forces productives serait suffisant pour l'émergence d'une société égalitaire. Mon propos était de comprendre en quel sens ce développement serait une "condition" ; et sur quelles bases on serait censé juger cette assertion valide. Après examen, je n'ai pu répondre à aucune de ces deux questions : je ne vois aucune raison de 1) donner un sens clair à cette assertion ni 2) de la juger vraie. Tu sembles convenir finalement de 2) (lorsque tu écris : "Personne n'a certes la preuve que Marx avait raison...") mais tu ne te prononces pas sur 1), dont le flou reste problématique pour définir, non plus une théorie, mais même une stratégie politique il me semble. En tout cas tu reconnais que tu quittais le registre de la scientifique avant la conclusion de ta recension. Tu parles maintenant de "miser sur", soit de stratégie politique, plutôt que de vérité scientifique. Or c'était justement mon point que de contester le caractère scientifique de cette partie de la recension, glissement qui n'était pas discuté dans ton texte, mais dont vous critiquez pourtant les errements chez Federici.

    Sur la citation de Trotsky : je ne vois pas ce quelle analyse ou quelle preuve elle apporte ; je lis plutôt une série de jugements de valeurs et un argument final d'autorité.

    Sur le féminisme : mon titre du "2", qui faisait effectivement référence à LO, était malheureux et maladroit : je l'ai modifié. Mais nierais-tu que vous ne défendiez pas la même perspective et la même thèse que Lutte ouvrière ? Si je me suis arrêté sur l'expression "à contre-courant", c'est parce que je l'ai entendue ailleurs dans cette organisation. Dommage que tu ne réagisses pas non plus ici. Mais tu dois avoir mieux à faire en ce moment (j'ajoute cela sans ironie !).

    A bientôt pour une bière ?

    Martin

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